La solidarité est morte. Vive la solidarité ! PDF Imprimer Envoyer
Expressions - Le sens des mots
Écrit par Damien Roussat   
Samedi, 31 Octobre 2009 06:30

La solidarité est morte, vive la solidarité ! Ce mot, "solidarité", est sur toutes les bouches. Ou plutôt, dans toutes les campagnes de pub et de com. Qui, aujourd'hui, ne fait pas de solidarité ? Solidarité par-ci, solidarité par-là, ce mot pourtant vieux comme le monde a du mal à passer le cap du millénaire. Il perd de sa valeur quand son usage est détourné à des fins commerciales, et s'inscrit encore parfois dans un cliché d'assistance aux pauvres qui a du mal à passer.

 

Sur un autre registre, on trouve un mot facilement détourné lui aussi : le mot 'social'. Mesures sociales, problème social, action sociale, économie sociale, même les réseaux sont sociaux aujourd'hui ! Existe-t-il un lien entre les deux ? Quelle est la nuance entre social et solidaire, quand on parle, par exemple, d'économie ? Et de finance, de technologie ? Mettons la fierté française de côté pour savoir ce qu'en pensent nos collègues anglo-saxons. (...)

 

Quand on parle de définition sur le Web, on se tourne toujours par réflexe vers le 'dieu Wikipédia', qui nous dit : "La solidarité est un lien d'engagement et de dépendance réciproques entre des personnes" [1]. Une solidarité, qui peut être celle de débiteurs face à leur créanciers, par exemple. Selon le secteur qui l'emploie et l'acteur qui se l'approprie, le mot solidarité revêt différents habits. Dans tous les cas cependant, il représente un lien.

 

Lors d'une conférence au CJDES (Centre des Jeunes, des Dirigeants, des Acteurs de l'Economie Sociale) le 2 juillet sur le thème "l'économie sociale est-elle morale ?" [2], le philosophe André Comte-Sponville définissait la solidarité comme un lien défini par une convergence d'intérêts entre deux ou plusieurs personnes, comme celui que tissent entre eux tous les acteurs économiques, de l'industriel au boulanger. Il illustrait ainsi l'appropriation d'un secteur de l'économie dite sociale du mot "solidarité", établissant de fait un lien implicite entre les deux. Le thème d'ailleurs parlait d'économie sociale et non solidaire, un choix intéressant de ses organisateurs.

 

Quand au mot "social", que l'histoire et les médias ont connoté par les grands "mouvements" sociaux du XXe siècle, Wikipédia la définit comme "l'expression de l'existence de relations entre les vivants" [3], qui n'est pas forcément lié aux segments plus pauvres ou précarisés de la société mais, par défaut, à tout le monde. Bien sûr, le progrès social prônant l'amélioration des conditions de vie des humains au sein d'une société, cette amélioration fut rapidement assimilée aux classes moins privilégiées - notamment le prolétariat au XIXe et XXe siècle - et servit rapidement, dans le vocabulaire commun, à connoter chaque mot associé à une idée de "pauvreté, précarité, misérabilité". Par cette relation ambigüe qui lie aujourd'hui les mots solidarité et social, la solidarité s'est trouvée elle aussi associée à cette idée de pauvreté. Une personne, aidant une autre dans une situation plus précaire, s'est alors trouvée f aire preuve de "solidarité".

 

Pourtant aujourd'hui, cette idée initiale de la notion de "social" revient à la mode, poussée par l'Internet et ses nouvelles tendances : les "médias sociaux", et plus particulièrement les réseaux sociaux. Maintenant réfléchissons à la cohérence des usages de ce mot : pensez-vous une seconde, lorsque vous évoquez des réseaux sociaux comme Facebook, à une assimilation à la pauvreté ou, encore, à la solidarité ? Il me semble bien que non...

 

Tournons-nous alors vers le Royaume-Uni et plus généralement le monde anglo-saxon - et la langue anglaise. Bien qu'il existe en anglais un faux ami "solidarity", il n'est jamais employé en communication par les groupes équivalents aux groupes français dits "solidaires". Devinez-vous le mot qui lui est substitué ? "Social". En anglais, on parle non seulement de 'Social network', mais de social economy, de social technology, de social design, de social finance, de social change, de social action, etc... Tout est à la sauce 'social'. Pourtant, si on cherche plus loin la traduction, dans son usage, de ces termes, on s'aperçoit que la moitié d'entre eux approximativement s'identifient à notre utilisation de solidaire, et la moitié non (cette moitié emploie social comme notre social dans 'réseau social'). Il y a donc bien une séparation, également pour la langue anglaise, entre les mots 'social' et 'solidaire', sauf que cette nuance s'applique par rapport au mot auquel on applique l'adjectif social, et le contexte dans lequel il est utilisé.

 

En appliquant cette analyse au contexte français, j'aimerais tenter de définir la nuance qu'on peut trouver entre ces deux mots en français, dans l'usage que les organisations revendiquant ce mot au sein de leur activité principale font, porte sur le rapport de l'acteur initiant l'action de solidarité ou "l'action sociale" à celui qui l'accepte (ou la subit...!) : si il est motivé par l'octroi d'un service moins coûteux que la normale (pas uniquement financièrement) pour le bénéficiaire selon des modèles alternatifs ou subventionnés, il est solidaire (et ce quelque soit la catégorie de personnes à qui il s'applique), alors qu'il est social si il s'applique, sans forcément disposer d'un modèle différent, à une catégorie de personnes ne disposant pas de tel ou tel service.

 

Pour récapituler, je pense que l'utilisation du mot solidaire porte sur la nature de l'action effectuée, alors que l'utilisation du mot social porte sur le segment de personnes bénéficiant de cette action. Cette définition maladroite et encore floue souhaite servir de prétexte à un débat plus profond. Commentez cet article en donnant votre avis sur la question !

 

[1] http://fr.wikipedia.org/wiki/Solidarit%C3%A9_%28notion%29

[2] http://www.fondation-macif.org/Conference-debat-du-CJDES-en

[3] http://fr.wikipedia.org/wiki/Social